Evaluer Et Quantifier Ce Qui N'est Pas Mesurable

Le 01/09/2012 à 0:00

Les discussions sont souvent animées dans la salle principale du tout nouveau centre d'études et de recherches sur les technologies du sensoriel, Certesens.

Aujourd'hui,16 femmes y sont réunies,encadrées par un animateur spécialisé.Elles sont en phase d'entraînement pour, dans un futur proche, exactement évaluer de nouvelles crèmes dédiées à la cosmétique féminine.

Suivant des échelles prédéfinies, les participantes doivent, en plusieurs étapes, apprendre à noter les divers degrés de brillance, d'odeur, d'absorption, d'épaisseur, d'opacité, de coloration, de fraîcheur et de fluidité pour un échantillon de crème prédéfini.

L'essentiel

Certesens développe une nouvelle métrologie sensorielle liée aux cinq sens des hommes, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher.

Le centre développe des méthodes et des stratégies d'analyse objective du ressenti à partir d'un échantillon d'intervenants préalablement formés.

Il a pour objectif de prévoir et d'orienter les réactions des utilisateurs quel que soit le produit étudié, (cosmétique, agroalimentaire, emballage, biens de consommations courants…).

Odorothèque et bibliothèque de sons seront développées dans les prochaines années.

« Pour le panel cosmétique, nous retenons des femmes dont la tranche d'âge est comprise entre 18 et 65 ans.Nous entraînons ces petites assemblées de 16 personnes sélectionnées chaque semaine.A partir de plusieurs produits étalons, nous repérons leurs capacités à verbaliser,à mettre des mots et à noter leurs sensa-tions. Il s'agit par la suite, pour chaque “panéliste” , de choisir des qualificatifs exacts rapidement et facilement. Ensuite, l'objectif consistera à obtenir des panels de représentation sensorielle aussi fiables que possibles. Lorsqu'ils sont formés, nos acteurs vont servir pour une recherche de qualification sur un produit bien déterminé. En pratique, ces panélistes, au terme de leur formation, agissent comme de véritables instruments de mesure et d'évaluation » explique Chloé Domelier, responsable du développement de Certesens.

Une fois formés, ces panélistes vont utiliser seize cabines d'évaluation sensorielle qui vont permettre de caractériser matières et matériaux. Les cabines informatisées sont installées dans un espace où la température et le degré d'hygrométrie peuvent être choisis. Ces cabines sont éventuellement transformables en huit grands modules pour évaluer des éléments ou pièces plus volumineux. Les cabines facilitent également des travaux en binôme pour la formation ou la caractérisation sensorielle.

Grâce au “panel”, des personnes recrutées et entraînées à utiliser leurs sens objectivement, matières et matériaux sont comparés et évalués sur leurs aspects sensoriels, visuels, sonores, tactiles, olfactifs ainsi que sur les sensations dynamiques qu'ils restituent lors de leurs manipulations. La méthode rend objectives les sensations liées à l'interaction entre objet et utilisateur sans que les préférences, les goûts des uns et des autres n'interviennent. De ce travail de groupe naît un référentiel qui deviendra l'outil commun échantillonné pour échanger au sujet des sensations perçues et répondre aux demandes de caractérisation des matériaux et produits. En effet, de plus en plus d'industriels ont pris conscience que les émotions jouent un rôle déterminant dans les décisions d'achats.

Chloé Domelier, responsable du développement de Certesens, le centre d'études et de recherches sur les technologies du sensoriel, inauguré à Tours en mars 2012.

Toute perception devient critère de sélection

« Naturellement, pour être retenu dans une sélection, un individu doit donner des résultats quasi identiques d'une séance de préparation sur l'autre.Le repérage est effectué sur une échelle de zéro à dix par rapport à une intensité d'odeur,par rapport au toucher d'une crème pâteuse ou d'un revêtement solide ou textile. En effet, il faut que chaque acteur obtienne un niveau correct en fonction de ce qu'on lui demande de faire », poursuit Chloé Domelier.

Pour obtenir des résultats significatifs, il faut entre dix et douze panélistes confirmés. Par mesure de précaution (absentéisme…), 16 individus sont systématiquement entraînés. Une fois formés, ces acteurs sont indemnisés et fidélisés car les formations représentent un réel investissement pour Certesens.

« Nous essayons de garder nos panélistes le plus longtemps possible de manière à ce qu'ils aient acquis un niveau de détection élevé. Pour la partie cosmétique, par exemple, nos panélistes viennent une fois par semaine et assistent aux séances d'entraînement puis d'évaluation durant deux à trois heures » précise Chloé Domelier. Installée en mars 2012, dans le quartier d'affaires des “deux lions” la plate-forme Certesens est unique au monde. Ses applications concernent pratiquement tous les secteurs de nos objets courants, qu'ils soient durables ou consommables.

Des personnes recrutées et entraînées à utiliser leurs sens objectivement comparent et évaluent matières et matériaux sur leurs aspects sensoriels, visuels, sonores, tactiles, olfactifs ainsi que sur les sensations dynamiques qu'ils restituent lors de leurs manipulations.

Photos : David Darrault

C'est à l'aube des années 2000, bien avant que l'économiste américain Joseph Stiglitz ne propose le bien-être comme valeur rentable, que Régine Charvet-Pello, Designer et Jean-François Bassereau enseignantchercheur aux Arts et Métiers (Paris) ont eu l'intuition que les objets gagnent en valeurs agréables si, dès leur conception, on anticipe les sensations qui naîtront de leur usage. C'est de cette association qu'est né le projet du centre de recherche sur le sensoriel de Tours.

Les applications sont infinies, de l'onctuosité d'une crème à l'aspect du revêtement d'un siège en passant par le goût d'un chocolat, le craquant d'une biscotte, le contact d'un tissu où l'odeur d'une lessive, d'un shampoing voire d'un produit d'entretien, tout est sujet à des choix qui orienteront et conditionneront l'achat par tout utilisateur potentiel.

En effet, toute perception devient donc un critère de sélection et tout particulièrement pour des objets onéreux comme les automobiles, (second budget des ménages après le logement).

Les enjeux sont importants et ce n'est un secret pour personne que depuis des décennies, les constructeurs automobiles français ainsi que leurs homologues asiatiques, s'appliquent à fidèlement reproduire la qualité des berlines allemandes. Outre le fini des intérieurs de portière, des tableaux de bord, des tapis de sols ou de l'habillage des pavillons, un de leurs objectifs est d'imiter avec exactitude, la sensation et le bruit de fermeture d'une portière, objet rassurant qui deviendra protecteur une fois l'acheteur potentiel installé à l'intérieur du véhicule.

Comme les sensations se déclinent à l'infini pour tous les objets qui nous entourent, habits, ameublement, appareils ménagers, objets culturels ou de loisirs, l'objectif de Certesens c'est, entre autre, de quantifier et de mesurer la perception des sensations de manière à pouvoir orienter et surtout reproduire ce qui nous est instinctivement agréable.

Organisée par type de sensations, cette nouvelle approche s'intéresse à nos cinq sens, la vue, l'ouïe, l'odorat, le toucher et le goût car les mutations de la société doivent prendre en compte les nouveaux comportements des utilisateurs avant tout type de conception.

Promouvoir le sensoriel auprès des PME

« L'individualisme exige de personnaliser les objets puisque l'attrait et l'apparence impliquent une perception instantanée.La quête d'une satisfaction matérielle nous amène, souvent inconsciemment, à vivre des émotions et à viser un plaisir immédiat. L'impératif de confiance de tout nouveau produit implique d'être rassuré et satisfait. D'autre part, le besoin d'imaginaire et l'attirance pour le matériel entraînent une quête de perception instinctive sensuelle » souligne Régine Charvet-Pello,àl'ori-gine de Certesens.

L'utilisateur ne se contente plus des apports fonctionnels d'un produit, il souhaite plus, un produit qui libère une odeur agréable, qui fait un bruit plaisant, qui est doux au toucher, bref, un produit qui dégage une signature sensorielle expressive et, naturellement, pour le même prix. Dans ce contexte, la quasi-totalité des marchés subit une très forte concurrence et la compétition bouscule les industriels qui doivent améliorer la qualité immédiatement perçue de leurs produits. Vu ce contexte, les technologies du sensoriel sont riches d'avenir et c'est dans cette optique de développement que le Centre d'Etudes et de Recherches sur les TEchnologies du SENSoriel, a été pensé afin d'établir enTouraine un pôle d'excellence innovant, expert en la matière.

Encadrées par un animateur spécialisé, un panel de femmes sont en phase d'entraînement pour, dans un futur proche, évaluer de nouvelles crèmes cosmétiques. Suivant des échelles prédéfinies, les participantes doivent, en plusieurs étapes, apprendre à noter les divers degrés de brillance, d'odeur, d'absorption, d'épaisseur, d'opacité, de coloration, de fraîcheur et de fluidité pour un échantillon de crème prédéfini.

Lieu d'échanges et d'expériences, il initie et participe aux actions de promotion du sensoriel notamment auprès des PME qui devraient être les premières intéressées par cette approche complexe qui exige des moyens transdisciplinaires et du personnel spécialisé. Le centre imagine et organise des outils et méthodes de mesure des perceptions, données qui servent à créer des modèles afin de capter les réactions des utilisateurs.A l'instar du solfège en musique, il élabore un langage pour qualifier sensations et perceptions. Dès à présent, Certesens propose aux entreprises un service de consultation et de recherche pour un choix de matériaux via les caractérisations sensorielles grâce à des moyens uniques et originaux.

une université, trois PMe et un partenaire

L'université François-Rabelais de Tours a créé cinq CER depuis 2004. Du CERTEM orienté vers la microélectronique de puissance avec STMicroelectronics, au CERPP sur les radiopharmaceutiques avec Cyclopharma, en passant par le CEROC consacré aux outils coupant en tandem avec Safety et le CERMEL sur les élastomères avec Hutchinson.

Certesens s'inscrit dans cette continuité de recherche partenariale publique/privée.

Pour créer le centre d'études et de recherches sur les technologies du sensoriel Certesens, l'université s'est associée avec trois PME tourangelles “avant-gardiste”.

- La première, RCP Design Global est centrée sur la création d'identités fortes pour la ville durable, le transport, etc.

Elle a obtenu les marchés des tramways de Tours, de Paris et d'Alger, du TGV Sud-est, de la rénovation d'une partie du Palais Bourbon, du design d'éoliennes et de certains produits photovoltaïques.

- La deuxième, Spincontrol, réalise des tests sensoriels et qualitatifs pour les grands noms de la cosmétique internationale. Cette PME évalue l'efficacité et la tolérance des produits de beauté par la mise au point de protocoles à partir de définitions objectives.

- Troisième partenaire, CQFDégustation travaille exclusivement sur les goûts, les saveurs et la texture des aliments dont elle étudie les caractères organoleptiques. Elle resitue, dans un système de références sensorielles les étapes d'élaboration des productions alimentaires en fonction de leurs qualités gustatives. Elle développe la diversité des aliments, valorise les productions agricoles en préservant l'expression d'un produit ou d'un terroir.

Plus connu et premier partenaire industriel de Certesens avec un budget de 375 k€ répartis sur trois ans, Alstom développe une approche multisensorielle du voyage ferroviaire, qu'il soit effectué en tramway, métro, train régional ou TGV. Pour l'habillage intérieur des voitures, les études portent sur les couleurs, l'éclairage, les lignes et les formes, mais aussi sur les odeurs, les sons et le toucher des revêtements que les passagers souhaitent retrouver dans un train. Une nouvelle étape est ainsi franchie en matière de vie à bord des transports collectifs.

L'université François-Rabelais, pionnière dans l'enseignement du sensoriel, inscrit cette thématique dans une grande partie de son offre de formations au niveau licence, master et doctorat.

Outre l'installation de caractérisation collective, on citera une cabine couloir de 18 m de longueur dédiée à la modalité sensorielle visuelle. On y maîtrise les sources et les températures de lumière ainsi que les angles de réflexions en interaction avec l'état de surface ou l'objet à évaluer. Cette installation a deux objectifs, la mesure des sensations colorées complexes et l'évaluation complexe des attributs visuels d'un objet ou d'un matériau.

La mesure des sensations colorées n'est possible que pour les aspects monochromatiques. La performance et les spécificités de l'œil humain sont telles que la distance rend parfois monochromatiques des états de surface qui ne le sont pas, soit parce qu'ils possèdent plus d'une teinte, soit parce qu'ils sont monochromatiques mais avec de forts effets de textures, créant des ombres propres et portées.

La distance seuil de changement d'effet multi à monochromatique devient une donnée, la mesure de la sensation rendue monochromatique se réalise par comparaison avec un nuancier sensoriel de couleurs naturelles. L'évaluation complexe des attributs visuels d'un objet ou d'un matériau permet de choisir une seule ou plusieurs distances de perception, puis de recueillir les données perceptibles. Pour les collecter, le centre fait appel à certains appareils comme l' Eye tracking qui enregistre le parcours du regard.

Par exemple, un emballage perçu à plusieurs mètres, ou à quelques centimètres peut délivrer des informations peu cohérentes, rendant son repérage, son identification, son choix non opérant. La cabine couloir va servir à optimiser ces perceptions pour différentes distances de l'œil à l'objet.

Par ailleurs, au sein d'une matériauthèque, sorte de nuancier de matières, Certesens collectionne et répertorie différents matériaux de base ayant un rôle sensuel. Il regroupe déjà des milliers d'éléments, depuis la simple molécule jusqu'aux matières travaillées. Dédiée aux ingénieurs qui recherchent de nouveaux matériaux, cette matériauthéque sensorielle, autre élément fondamental du centre, s'enrichit quotidiennement. Son classement est organisé suivant cinq entrées possibles.

La première, concerne la caractérisation sensorielle associée aux propriétés mécaniques, physiques, chimiques et électriques des matériaux. La seconde entrée prend en compte l'origine des matériaux, (synthétiques, naturels ou Artificiels). Dans ce registre, une dizaine de possibilités s'offrent à la consultation, depuis les matériaux souples jusqu'aux différentes céramiques en passant par les plastiques, les métaux ferreux, les non ferreux, les mousses, et les matériaux d'origine naturelle végétale et animale (cuirs, peau, papier, bois, pierre…). La troisième entrée résume un classement par applications depuis l'artisanat jusqu'à la production industrielle. Enfin un classement par formes intermédiaires regroupe tous les états d'un même matériau, depuis la poudre ou le compound jusqu'au produit fini.

L'organisation sensorielle distingue sept catégories de formes intermédiaires ou demiproduits, à savoir, le grain, le tube, la planche, le carreau ou une forme en 2D, les composites et les formes 3D simples, les tissus 3D complexes, les panneaux sandwich 3D simples et complexes. Riche de toutes ces entrées croisées, la matériauthèque sensorielle, permettra des avancées significatives en recherche sur les comparaisons des matières entre elles. Ainsi, une matière ne se résume pas à un nom ou une somme abstraite de propriétés. Elle se raconte, se transforme. Depuis la molécule, la poudre, le fil dans certains cas, de la feuille à la planche dans d'autres. Son apparence, son odeur, sa saveur, sa sonorité ou la sensation tactile issue de sa rencontre avec l'homme seront évaluées, classées, rangées et cartographiées. Afin de s'y retrouver dans tous ces critères de choix, l'ensemble sera, à terme, orchestré par un progiciel multicritère de recherche. Conçu en logique du flou, il est actuellement en cours de mise au point et sera en service début 2013 pour des consultations innovantes.

Côté olfactif, une collection de molécules odorantes organisée sous la forme d'une odorothèque commence à perfectionner la collection des matériaux. Cette collection autorisera la possibilité de développements concernant les saveurs et les odeurs en complément des champs tactiles, visuels et sonores.

Envisager des moyens pour étudier les bruits

En complément, un atelier de recherche et de prototypage aligne différents outils de mesure ou de déstructuration de la matière (transformation de la matière en particules élémentaires, voire en poudres). « Cet atelier sert à préparer et déstructurer les différents matériaux afin d'alimenter le classement de la matériauthéque sensorielle. Il est aussi utilisé pour imaginer puis développer de nouvelles matières ou matériaux composites » reprend Chloé Domelier.

D'un point de vue sensoriel, les performances des propriétés organoleptiques de deux matériaux différents sont comparables s'ils sont dans la même forme intermédiaire. Par exemple pour comparer les propriétés sensorielles d'un ciment en poudre et d'un caoutchouc, il faut transformer le caoutchouc pour obtenir le même état de matière que celle du ciment en poudre. Un grand nombre d'outils sont à disposition pour analyser et déstructurer la matière (spectrophotocolorimètre, nanoscratch testeur, eye tracking …). Le tout est associé avec une bibliothèque d'ouvrages sur les différents aspects du sensoriel.

Tous nos sens et réactions sont-ils vraiment traqués par Certesens ? Au regard de la nouveauté du site, les activités menées avec bruits et sons comme sujets demeurent le parent pauvre, ce qui est assez étonnant ! « Pour le moment, nous n'avons pas encore de projets sur l'audition. C'est la demande la moins formulée, mais nous envisageons de mettre en place dans les mois à venir, des outils pour amplifier bruits et sons de manière à enrichir nos capacités d'études et d'analyse concernant ce secteur » conclut Chloé Domelier.