«Le financement locatif gagne en importance dans le secteur de la machine-outil »

Le 01/03/2014 à 15:00  

Mesures. En quoi la production industrielle est-elle capitale pour l'économie d'un pays?

Thierry Fautré. L'industrie joue un rôle déterminant dans l'économie d'un pays, notamment en matière d'innovations technologiques, d'accroissement global de la productivité et donc de revenu réel. Faisant partie intégrante du développement économique national,l'industrie contribue à la fois au commerce intérieur et extérieur et à la production de biens nécessaires à l'ensemble des citoyens. Comme le résume le rapport de la Commission européenne de 2013 sur la compétitivité: « sans l'industrie, pas de croissance ni d'emplois » (1) .

Cela est particulièrement vrai dans le cas de l'industrie manufacturière de pointe, dont la haute valeur ajoutée peut contribuer pour une grande part au PIB d'un pays lorsque rapportée au secteur manufacturier dans son ensemble. Ce dernier compte ainsi pour environ 10% du PIB français et 15% du PIB européen, alors que les segments de produits complexes et de haute qualité représentent quant à eux 75% de la production manufacturière de l'Union européenne. Intimement liée à d'autres secteurs d'activité, toute demande finale dans l'industrie manufacturière génère environ 50 % de demande finale supplémentaire dans d'autres branches de l'économie (2) .Elle a donc des retombées très importantes sur le reste de l'économie et de par l'expertise et le savoir-faire qu'elle exige, elle permet au pays d'être compétitif en termes d'exportations sur le marché mondial.

Mesures. Pouvez-vous détailler l'intérêt pour les utilisateurs d'investir dans de nouvelles machines-outils, plutôt que de produire avec les machines dont ils disposent déjà?

Du fait de la crise économique, les utilisateurs de machines-outils ont une tendance à freiner leurs investissements. Mais sur le long terme, cette stratégie n'est pas viable. ” Thierry Fautré

Thierry Fautré. Du fait de la crise économique et de la raréfaction du crédit, les utilisateurs de machines-outils ont eu tendance ces dernières années à freiner toute politique d'investissement et de renouvellement de leurs équipements et à amortir la valeur de leurs équipements existants. Cette stratégie n'est cependant pas viable sur le long terme, les machines utilisées perdant à la fois de leur valeur et de leur efficacité, alors que, généralement, les entreprises cherchent à accroître leur force de production et leur compétitivité.

Les machines-outils de dernière génération signifient des gains certains à la fois en terme de productivité et d'efficacité, contribuant naturellement à réduire le coût de chaque produit usiné. En plus d'être plus productives, elles sont également moins énergivores, ce qui s'avère particulièrement pertinent dans un contexte généralisé de hausse du prix des énergies. Sur la durée de vie d'un équipement, les coûts liés aux énergies sont souvent plusieurs fois supérieurs à son coût d'acquisition.

Mesures. La problématique est-elle la même pour les grands groupes et pour les petites structures?

Thierry Fautré. La compétitivité d'une entreprise est par essence un élément clé en ce qu'elle conditionne la pérennité économique d'une activité, et ce quelle que soit la taille de la structure. La problématique étant la même, il est donc tout aussi important et pertinent pour une petite et moyenne entreprise (PME) d'acquérir des machines-outils de dernière génération que pour un grand groupe. De nombreux utilisateurs de machines-outils sont des petites et moyennes entreprises qui se révèlent bien souvent être fournisseurs d'importants donneurs d'ordres en aval de la chaîne d'approvisionnement (secteurs automobile, aérospatial, etc.). Dans ce cas de figure, la compétitivité d'une petite structure est intimement liée à celle des donneurs d'ordres économiquement plus importants.

Thierry Fautré, président de la division Siemens Financial Services (SFS) France

Siemens Financial Services

Successivement directeur général adjoint de GE Capital Commercial Finance, puis de Crédit Agricole Leasing, Thierry Fautré est aujourd'hui président de Siemens Financial Services (SFS) France et est en charge des activités de financement locatif de Siemens dans l'Hexagone. Il possède une expérience étendue des métiers des financements spécialisés, du financement automobile aux financements des équipements en passant par l'affacturage.

Mesures.Peut-on chiffrer ces avantages en termes d'économies potentielles et de retour sur investissement?

Thierry Fautré. L'industrie manufacturière est un secteur fortement consommateur en énergie alors qu'à court terme, le coût de l'énergie se mêle à d'autres facteurs pour peser lourdement sur la compétitivité (3) . Investir dans des équipements de dernière génération moins consommateurs en énergie est donc essentiel et peut se révéler source d'économies très importantes pour les entreprises concernées. L'une des dernières études de la division Financial Services de Siemens (4) a révélé les économies que pourrait potentiellement réaliser le secteur industriel français grâce à l'adoption de technologies à haute efficacité énergétique. Il en ressort que le secteur pourrait réaliser des économies d'énergie à hauteur de 2703 millions d'euros au cours des cinq prochaines années et réduire de manière considérable sa consommation d'électricité, si des variateurs de vitesse étaient adoptés sur les systèmes entraînés par un moteur électrique.

Mesures. L'enjeu est-il le même pour les utilisateurs de machines-outils dans les pays à forte croissance (Chine, Inde, autres…) et dans les pays dits industrialisés où la croissance est beaucoup plus faible ?

Thierry Fautré. Dans les pays à forte croissance, tels que la Chine ou l'Inde, de nombreuses PME peinent à obtenir des financements abordables. En Chine, par exemple, les banques limitent l'accès au crédit et les PME sont confrontées à de réelles difficultés lorsqu'il s'agit de lever les fonds dont elles ont besoin pour s'aligner avec les taux de croissance du pays (plus de 7% par an). La Chine et l'Inde se classent ainsi respectivement à la 67 e et 40 e place du classement de la Banque mondiale (5) pour ce qui est de l'accès au crédit. Le recours à des solutions de financement alternatives, telles que le financement locatif, permet donc à ces entreprises d'acquérir les équipements nécessaires pour développer et pérenniser leurs activités en alignant leurs paiements sur les gains générés par le nouvel équipement.

Source : Gardner Research

Quant aux pays développés, les ventes de machines-outils ont décliné de près de 30% en France en 2012, ce qui vient confirmer l'hypothèse de restrictions budgétaires importantes. La valeur résiduelle élevée des machines-outils spécialisées constitue un atout précieux leur permettant d'augmenter leur fonds de roulement. Toutefois, cette valeur résiduelle ne fait que décroître avec le temps, en raison du vieillissement des équipements existants, et tend à invalider la viabilité de cette approche sur le long terme. Les entreprises manufacturières qui souhaitent répondre aux signes précurseurs de reprise économique doivent chercher à accroître leur efficacité et leur productivité. Les solutions alternatives de financement, telles que le financement locatif, sont donc amenées à jouer un rôle toujours plus important en ce qu'elles permettent aux entreprises de réaliser leurs projets d'investissements et donc de renforcer leur avantage concurrentiel sur leur segment.

Mesures. Quelle est la situation aux Etats-Unis où la croissance est de nouveau d'actualité?

Thierry Fautré. De nombreux facteurs ont contribué à la renaissance de l'industrie manufacturière américaine au cours des dernières années. Les coûts de l'énergie et des transports comptent parmi les raisons avancées (6) pour expliquer la relocalisation de certaines activités, notamment la recherche et développement et la production. La révolution du gaz de schiste combinée à des sources d'énergie et de carburant bon marché devrait logiquement entraîner une baisse des coûts de fabrication et contribuer à redorer le blason de la production nationale. Les secteurs de l'électronique, de la mécanique, de la fabrication des métaux et de l'automobile devraient tout particulièrement bénéficier de ces conditions de production favorables et contribuer à la croissance économique du pays. Les utilisateurs de machines-outils devraient en particulier accroître leurs investissements de l'ordre de 10% en 2014, ce qui représente une véritable opportunité pour le secteur. En effet, en lien avec la reprise économique, les experts prévoient une hausse de la demande dans des domaines comme l'aérospatial (avions) et une hausse des ventes dans le secteur automobile. Il est donc crucial pour les fabricants de l'industrie manufacturière de pouvoir disposer de solutions de financement accessibles pour profiter de ce regain d'activité.

Méthodologie de l'enquête réalisée par Siemens Financial Services (SFS)

L'enquête a été menée par téléphone auprès des 80 principaux fabricants mondiaux d'équipements d'origine (FEO), de machines-outils entre juillet et août 2013. Tous les FEO interrogés sont actifs dans les dix pays faisant l'objet de l'étude: la Chine, la France, l'Allemagne, l'Inde, la Pologne, la Russie, l'Espagne, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et la Turquie. Il a été demandé aux sondés de donner leur opinion sur l'importance, la demande et les futures tendances du financement des ventes d'équipements. Cette enquête a donné lieu à un rapport intitulé Making the (up) grade,a research study into the role of finance in the global machine toolsmarket . Ce rapport est téléchargeable en intégralité sur le lien suivant:

http: //finance.siemens.com/financialservices/ global/en/press/studies/documents/ whitepaper_2013_making-the-up-grade.pdf

Mesures. Qu'en est-il de la situation en France?

Thierry Fautré. En France, les ventes de machines-outils ont connu une baisse de près de 30% en 2012 par rapport aux niveaux relativement élevés de 2007, conséquence directe du ralentissement économique mondial observé entre 2008 et 2011. L'accès à un financement souple et abordable joue donc plus que jamais un rôle majeur dans la relance de l'investissement en machines-outils de dernière génération, afin de répondre aux signes précurseurs de la reprise économique, telle qu'entérinée par la dernière note de conjoncture de l'INSEE (7) (progression du PIB attendue de 0,2% aux premier et deuxième trimestres 2014).

Mesures. Comment les sociétés peuvent-elles continuer à investir (donc à rester compétitives) en période de crise, moment où il faut justement investir pour bien repartir lorsque la croissance sera de nouveau présente?

Thierry Fautré. Pour rester compétitives, les entreprises peuvent recourir à des solutions de financement alternatives qui leur permettront de développer une véritable politique d'investissement et de renouvellement de leurs équipements. La popularité grandissante des contrats de location et de crédit-bail, notamment dans le secteur de la machine-outil, s'explique en grande partie par leur modularité et leur souplesse. En effet, le prestataire financier peut réaliser des plans de financement sur mesure de façon à aligner le montant des remboursements à l'activité prévisionnelle et au cycle d'exploitation de chaque client. En d'autres termes, les paiements peuvent être fixés en fonction des bénéfices prévisionnels liés à l'utilisation de la machine comme des gains de productivité, le gain d'un nouveau marché ou encore la baisse des coûts d'exploitation.

Mesures.Vous avez mené une enquête sur l'importance des financements dans le secteur de la machine-outil. Pouvez-vous en détailler les résultats et préciser sa méthodologie?

Thierry Fautré. La dernière enquête de la division Financial Services de Siemens souligne en effet l'importance croissante du financement locatif dans le secteur de la machine-outil. Cette étude a été menée auprès de 80 principaux fabricants mondiaux d'équipements d'origine (FEO) de machines-outils entre juillet et août 2013, et ce dans 10 pays (8) .Ilaété demandé aux sondés de donner leur opinion sur l'importance, la demande et les futures tendances du financement des ventes d'équipements. Plus de 60% des FEO interrogés ont constaté une hausse de la demande de leurs clients pour des solutions de financement alternatives sur les deux dernières années, alors que 84% des sondés ont révélé que ces derniers ont de plus en plus de difficultés à obtenir un crédit bancaire pour financer leurs investissements. Cela explique le rôle grandissant joué par le financement locatif dans les ventes et la modernisation d'équipements technologiques.En effet, 64% des répondants ont confirmé que le financement locatif était «très important» pour aider leurs clients à acquérir des équipements. La demande pour la location et le crédit-bail devrait se poursuivre jusqu'à la fin de la décennie et 68% des fabricants ont suggéré que le financement locatif allait continuer d'être «très important» dans les cinq prochaines années. Le crédit-bail, en particulier, a été identifié par 55% des FEO sondés comme la principale source de financement utilisée par les utilisateurs de machines-outils.

Source : Siemens Financial Services (SFS)

Mesures. Quels sont les avantages de ces types de financement?

Thierry Fautré. Dans le cas du financement locatif, le paiement de la machine-outil prend la forme de loyers mensuels ou trimestriels. L'investissement est lissé sur plusieurs mois et les paiements se font au fur et à mesure des bénéfices générés par le nouvel équipement. La durée des loyers est déterminée en fonction des cycles d'évolution technologique et non en fonction de la durée de vie effective du matériel, ce qui permet le cas échéant d'avoir la souplesse de renouveler son équipement pour une solution technique plus performante.

Autre avantage dans le cadre d'une location opérationnelle, le bailleur, qui reste propriétaire de l'équipement, prend également en compte la valeur estimée de revente du matériel lors de sa restitution dans sa proposition de loyer. Cette valorisation vient ainsi réduire le montant des loyers et rendre la solution de location financièrement plus intéressante qu'un financement global de l'équipement.

L'industrie manufacturière est un secteur fortement consommateur en énergie. Investir dans des équipements de dernière génération moins consommateurs en énergie est donc essentiel et peut se révéler source d'économies très importantes pour les entreprises concernées.

Siemens

Mesures.Siemens est très actif dans ce type de financement. Pourquoi?

Thierry Fautré. Soutenir la croissance industrielle et la productivité a toujours été une priorité pour Siemens Financial Services (SFS). En raison de son passé industriel, l'entreprise jouit d'une certaine expertise dans le domaine du financement d'actifs, les applications d'équipements et les risques potentiels encourus par les entreprises. SFS est donc en mesure d'offrir des solutions de financement adaptées aux besoins et aux circonstances individuelles de chaque client. SFS offre également un rôle de soutien et de conseil qui s'avère précieux pour de nombreux fabricants et constitue bien souvent un argument clé lors de l'établissement d'un partenariat.

Mesures. En quoi votre groupe est-il plus à l'écoute des besoins de financements des utilisateurs de machines-outils que les sociétés de financements classiques telles que les banques?

Thierry Fautré. Siemens possède une expertise industrielle reconnue. Les prestataires financiers, en particulier ceux venant du domaine industriel, ont une compréhension approfondie des machines-outils et des business model des utilisateurs finaux. Ils sont donc plus enclins et davantage en mesure de concevoir des plans de financement qui correspondent à la situation particulière de l'utilisateur final et à ses besoins de trésorerie. Ces plans de financement sur mesure répondent à des besoins spécifiques de façon à aligner le montant des remboursements (mensuels ou trimestriels) à l'activité prévisionnelle et au cycle d'exploitation de chaque client. En d'autres termes, les paiements peuvent être fixés en fonction des bénéfices prévisionnels liés à l'utilisation de la machine, tels que l'accroissement de la productivité, l'arrivée sur de nouveaux marchés ou la baisse des coûts d'exploitation. Les fabricants de machines-outils sont de plus en plus séduits à l'idée d'intégrer le financement locatif dans leurs offres de vente car il constitue une offre de services différenciée et une réponse aux problématiques financières de leurs clients. L'expertise des prestataires financiers conjuguée à leur connaissance approfondie du marché des machines-outils leur permet d'évaluer avec précision la valeur de garantie de l'équipement et de prendre ce critère en compte dans l'évaluation crédit du dossier. Ce que les banques traditionnelles ne sont pas toujours en mesure de faire.

Mesures. Est-ce pour votre groupe un moyen de diversifier ses activités dans un secteur industriel qui connaît actuellement quelques difficultés?

Thierry Fautré. Comme mentionné précédemment, nous sommes dans une logique d'accompagnement et de soutien du secteur industriel. Nous ne pouvons pas parler de diversification de nos activités, bien au contraire, notre activité de financement renforce notre attachement au secteur industriel. Nos solutions de financement apportent une réponse aux problématiques de nos partenaires, fournisseurs et clients. Notre volonté est de créer un écosystème vertueux autour de Siemens. Nous apprécions l'importance croissante que les utilisateurs et les fabricants de machines-outils accordent au financement d'actifs dans leur politique d'investissement. En raison des progrès technologiques et de l'impact que le financement d'actifs peut avoir sur les coûts, la qualité et l'efficacité d'un produit, nous croyons qu'il y a là beaucoup d'économies potentielles à réaliser pour les entreprises et nous ferons de notre mieux pour encourager ce développement.

1. Commission européenne, rapport 2013 sur la compétitivité, 25 septembre 2013. http: //europa. eu/rapid/press-release_MEMO-13-815_fr.htm

2. Commission européenne, rapport 2013 sur la compétitivité, 25 septembre 2013. http: //europa.eu/ rapid/press-release_MEMO-13-815_fr.htm

3. La Fabrique de l'industrie, L'Impact du coût de l'énergie sur la compétitivité de l'industrie manufacturière, 30 octobre 2013. www.la-fabrique.fr/ uploads/telechargement/2013_10_30_Doc_de_travail_ energie_pour_mise_en_ligne.pdf

4. Siemens Financial Services , Turn Down the Power, octobre 2012.

5. The World Bank/International Finance Corporation 2012‚ Ease of Doing Business Index still ranks Russia as 120th in the world, and more particularly ranks the country 98th for “getting credit”, below India (40th), China (67th) and Turkey (78th).

6. PWC, A homecoming for US manufacturing? September 2012

7.Note de conjoncture,Institut national de la statistique et des études économiques (Insee),jeudi 19 décembre 2013. http: //insee.fr/fr/themes/theme.asp?theme=17&sous_ theme=3&page=note.htm

8. La Chine, la France, l'Allemagne, l'Inde, la Pologne, la Russie, l'Espagne, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et laTurquie.