«Les fournisseurs de laboratoire restent vigilants quant au déploiement des Investissementsd'avenir»

Le 01/01/2015 à 15:00

Mesures.Dans une étude réalisée il y a deux ans en partenariat, déjà, avec la société de conseil Alcimed ( voir encadré ), vous indi-quiezquelemarchéfrançaisdulaboratoire avait représenté en 2012 un montant de 1,8 milliard d'euros (hors diagnostic in vitro).Quelles évolutions ce marché a-t-il connu ces dernières années?

Patrice Pasquier. La principale évolution découle en fait du «Grand Emprunt» lancé en 2009 par l'État français puis renommé peu après «Programmes d'investissements d'avenir» (PIA) dans le cadre de la loi du 9 mars 2010. Suite à la crise économique et financière de 2008, une commission visant à définir les priorités stratégiques d'investissement a en effet été mise en place par l'Etat. Sur la base des travaux de la commission présidée par deux anciens Premiers ministres, Alain Juppé et Michel Rocard, en 2009, l'Etat a pris l'initiative de lancer un vaste programme d'investissements visant à préparer la croissance de demain. Ce programme, baptisé « Investissements d'avenir », a ainsi été lancé officiellement en 2010, en ce qui concerne la première tranche (PIA 1), puis renforcé trois ans plus tard avec une deuxième tranche (PIA 2).

Le marché français du laboratoire, estimé à 1,8 milliard d'euros en 2012 par Alcimed, concerne toutes les industries, que ce soit la pharmaceutique, les industries lourdes telles que la sidérurgie, l'automobile et l'aéronautique, que les sciences de la vie, la chimie, l'environnement et l'énergie, les cosmétiques, etc.

Sartorius

Mesures.Pouvez-vous nous expliquer plus précisément en quoi consiste ce programme d'investissements d'avenir ?

Patrice Pasquier. Afin de mettre en place de grands projets de recherche pour que la France reste un grand pays au niveau de la recherche et se développe encore - une idée initiale absolument positive - , l'Etat avait décidé d'aider les laboratoires et les instituts de recherche par l'intermédiaire d'un prêt d'un montant initial de 35 milliards d'euros : une petite partie versée intégralement dès le départ, le reste étant placé à la Caisse des dépôts et consignations. Les intérêts de cette somme placée sont réinjectés dans les programmes de recherche sélectionnés. Ce mode de fonctionnement permet encore aujourd'hui de verser annuellement aux laboratoires des intérêts d'un montant de l'ordre de 3 %, sur une période de dix ans. Les laboratoires sont notés tous les ans et l'investissement est remis en cause tous les trois ans. Mais tant qu'ils sont bien notés et qu'il y a des intérêts d'emprunts à verser, le programme continue. C'est ainsi qu'un certain nombre de laboratoires d'excellence (Labex), d'initiatives d'excellence (Idex) et d'équipements d'excellence (Equipex) ont fait leur apparition ces dernières années en France.

Patrice Pasquier, président du Comité interprofessionnel des fournisseurs du laboratoire (CFIL)

CFIL

Diplômé de l'Université de Lyon en biochimie, Patrice Pasquier, qui est âgé de 65 ans, a travaillé pendant vingt ans en Suisse dans les industries pharmaceutiques et de la biotechnologie. Il a ainsi occupé les postes de responsable des enregistrements sanitaires, de responsable du contrôle qualité puis de directeur scientifique chez Vifor. Patrice Pasquier devient ensuite directeur général de Génofit pendant huit ans puis de Catalys pendant un an. Depuis 1992, il est directeur général de Promega France, entreprise américaine spécialisée dans les produits pour la recherche fondamentale, la recherche de médicaments, la médecine légale, le dépistage à destination des laboratoires hospitaliers et privés, etc. Administrateur du Comité interprofessionnel des fournisseurs du laboratoire (CIFL) depuis 2006, Patrice Pasquier en est également le président depuis juin 2011. Il est par ailleurs le président de la manifestation Forum Labo & Biotech depuis la même année.

Mesures. Comment cela s'est-il traduit concrètement pour les fournisseurs de laboratoire?

Patrice Pasquier. Comme je vous l'ai dit précédemment, le PIA 1 visait à relancer la compétitivité de la France par l'investissement dans des projets à haute valeur ajoutée pour le pays, à permettre aux laboratoires d'excellence de s'équiper en matériels de haut niveau et à créer des opportunités, principalement dans le domaine de la santé et des biotechnologies. L'enseignement supérieur et la recherche ont donc constitué la principale priorité du PIA 1, avec plus de 630 projets et structures financés depuis 2010, dont 153 sur le marché du laboratoire. Selon Alcimed, ce dernier devrait ainsi bénéficier de 640 millions d'euros [M€] sur dix ans, 90 % des budgets étant gérés par les centres d'excellence (335 M€) et les projets du programme « Santé et biotechnologies » (240 M€). Nous pouvons d'ailleurs déjà tirer un premier bilan : les Investissements d'avenir ont eu un impact positif, en termes de ventes, pour les adhérents du CIFL, en ce qui concerne surtout l'instrumentation de laboratoire. Et la situation va probablement se poursuivre en 2015, parce que des investissements sont encore en train de se faire.A plus long terme, nous espérons que l'impact positif va se faire sentir aussi au niveau des consommables, dans la mesure où une partie du financement doit justement servir au fonctionnement quotidien, une fois les équipements installés. Ce sont donc les sociétés présentes plus dans les consommables, les réactifs, etc. que dans l'instrumentation qui devraient être favorisées après 2015.

Mesures.Pourquoi une deuxième tranche a-t-elle été lancée en 2013?

Patrice Pasquier. Dans le cadre du premier Programme d'investissements d'avenir, toutes les Régions n'étaient pas représentées. L'Etat a alors voulu donner une chance à celles qui sont peut-être un peu moins favorisées ou qui n'avaient pas été sélectionnées au départ d'avoir aussi une part du gâteau. Afin de renforcer et de compléter les actions du PIA 1, le gouvernement a alors choisi en juillet 2013 de lancer un nouveau programme doté d'un montant supplémentaire de 12 milliards d'euros. Comme le PIA 2 est plus largement orienté vers des problématiques industrielles, là où l'enseignement supérieur et la recherche représentaient plus de 60% du PIA 1, le PIA 2 ne leur consacre qu'un tiers de son budget. Cela s'accompagnera d'un budget de fournitures de laboratoire plus réduit que pour le PIA 1, avec environ 100 M€ entre 2017 et 2027, du financement de seulement une vingtaine de nouveaux projets dans le champ du laboratoire (Idex, Equipex et IHU [Institutshospi-talo-universitaires, NDLR]).

Le CIFL et Alcimed en quelques mots

l Créé en 1960 –il va fêter ses 55 ans en 2015–, le Comité interprofessionnel des fournisseurs du laboratoire (CIFL) est une association professionnelle regroupant les fournisseurs de produits de laboratoire (matériels, aménagement, réactifs, consommables, instrumentation, produits chimiques et biologiques, services) dans les domaines de la recherche, de l'analyse et du contrôle, sur le marché français. Les 170 sociétés adhérentes emploient au total 10000 personnes en France et représentent 85% du marché des fournisseurs du laboratoire en valeur et 65% en volume, un marché estimé à 1,8 milliard d'euros. L'une des particularités de ce secteur est un tissu fortement atomisé puisqu'il est composé principalement de PME et de TPE (plus de 60% des adhérents au CIFL emploient moins de 20 salariés).

l Alcimed est une société de conseil en innovation et en développement de nouveaux marchés dans les sciences de la vie (santé, biotechnologie, agroalimentaire), la chimie, les matériaux, l'énergie, l'aéronautique, le spatial, la défense, etc. Depuis 1993, Alcimed assure des missions sur des sujets marketing et ventes (études de marché, ciblage de nouveaux besoins, positionnement d'un nouveau produit…) et des problématiques stratégiques (stratégie de développement, recherche et évaluation de cibles d'acquisition, organisation d'une activité, conception/évaluation/déploiement de politiques publiques…). La société a par ailleurs créé en 2010 une activité dédiée aux fonds d'investissement.

Mesures.Tout va bien dans le meilleur des mondes, alors…

Patrice Pasquier. Pas tout à fait en fait… La question que l'on se posait déjà à l'époque, dès la mise en place des Investissements d'avenir, et qui s'est malheureusement révélée exacte, portait sur le risque des vases communicants au niveau des budgets entre les laboratoires d'excellence et ceux non sélectionnés. Si les nouveaux Labex, Idex et autres Equipex ont vraiment eu plus de moyens qu'ils n'en avaient au départ par le biais des PIA 1 et PIA 2 confirmant l'arrêt du «saupoudrage» de dotations dans tous les laboratoires - , l'Etat a aussi baissé ses dotations aux laboratoires qui n'étaient pas reconnus comme «d'excellence». Et la baisse des dotations a atteint 15 % sur deux ans dans certains organismes! Et cette tendance semble s'accélérer… Maintenant, il est vrai qu'une compétition très rude s'est instaurée entre laboratoires afin d'obtenir des financements. Certains sont bien dotés et peuvent s'engager sur des projets de recherche à long terme; d'autres laboratoires sont un peu laissés pour compte et, de fait, ont du mal à recruter des doctorants et des post-docto-rants,àse financer correctement, à acheter du matériel, etc., parce que le financement de la Région a diminué, celui du ministère de tutelle aussi. Nous assistons à une course au recentrage et à la consolidation: un certain nombre de gros laboratoires,boostés par le « Grand Emprunt », vont continuer à émerger et devenir en fait de véritables pôles de la recherche, et, d'un autre côté, des laboratoires vont probablement disparaître faute de financements.

Les fournisseurs de laboratoire, à l'image des fabricants d'appareils de mesures physico-chimiques et d'instrumentation analytique, ont pu bénéficier de l'impact des Investissements d'avenir, lancés en 2010 par l'État français pour promouvoir l'excellence française en matière d'enseignement supérieur et de recherche.

Mettler-Toledo

Mesures. En devenant Labex, les laboratoires français voient par ailleurs leur rayonnement grandir sur le plan international, ce qui est également bénéfique…

Patrice Pasquier. Le but est de pouvoir effectivement proposer des recherches de meilleure qualité, d'où des travaux et des publications encore mieux reconnus au niveau international, ainsi que des brevets. Je pense que, derrière cela, se cache le fameux classement de Shanghai [classement académique des principales universités mondiales réalisé par l'université Jiao Tong, NDLR]. Quoi qu'on en dise, on le dénigre un peu en France, parce que nous ne sommes pas bien classés, mais personne ne se plaindrait d'avoir quelques universités et centres de recherche mieux classés. Cela attirerait des chercheurs, des mécènes et favoriserait peut-être également l'interaction entre le public et le privé. La recherche publique ne resterait ainsi pas dans sa tour d'ivoire, et il y aurait une transmission plus naturelle, moins de frontières entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée!

Mesures. Hormis une réorganisation du paysage de la recherche française visant à concentrer les moyens autour de pôles et de projets d'excellence,les Investissements d'avenir ont-ils entraîné d'autre(s) évolution(s) du marché du laboratoire?

Patrice Pasquier. Oui, effectivement. Cette redistribution des cartes, qui s'accompagne également d'un accroissement des inégalités régionales, en favorisant les régions dont les tissus académiques et industriels étaient déjà fortement structurés, aura forcément des conséquences à moyen terme sur le ciblage commercial des fournisseurs d'équipements de laboratoire et la répartition de leur activité. Mais le sujet qui nous préoccupe le plus aujourd'hui est de savoir ce que le gouvernement actuel va faire des Investissements d'avenir. Contrairement à tous les beaux discours que l'on entend sur l'arrêt des nouveaux impôts ou prélèvements, l'Etat a commencé à ponctionner une petite partie de la somme placée pour les PIA à d'autres fins que celles prévues au départ, telles que son propre fonctionnement.C'est donc un petit peu inquiétant pour l'enseignement supérieur et la recherche,leur développement et leur avenir…

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