«Il ne suffit pas d'être bon pour obtenir une promotion»

Le 09/07/2019 à 14:00
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Mesures. Les entreprises semblent de plus en plus conscientes des enjeux liés à la mixité. Mais comment la mettent-elles en pratique?

Isabelle Valentin Bianco. Il yabeau-coup de choses à faire. Chez Plastic Omnium, nous avons par exemple créé un réseau mixte, dont l'objectif est d'augmenter le cercle de connaissances des femmes de l'entreprise voulant progresser, à travers des rencontres ou des conférences. Nous sommes une multinationale qui compte 32000 personnes dans le monde. Pour monter dans ce type d'entreprise, il est nécessaire de se constituer un réseau. Or les femmes vont moins facilement vers les gens qu'elles ne connaissent pas. On parle de «complexe du bal»: dans les représentations classiques, elles attendent qu'on les invite à danser. Je leur conseille par exemple de ne pas hésiter à se chercher un, ou une, mentor. Et à l'inverse, lorsque l'on identifie des personnes qui veulent progresser, il faut leur tendre la main pour les aider à trouver leur voie.

Isabelle Valentin Bianco, directrice du développement des Clean Energy Systems pour l'Europe de Plastic Omnium

Il ne faut pas valoriser exclusivement les codes traditionnellement masculins.

Mesures. Il y a donc de nombreux biais à contourner. Isabelle Valentin Bianco. Oui, car les hommes se mettent moins de barrières. Ayant un poste de direction, je recrute beaucoup en interne. Je constate que, lorsqu'un poste est ouvert, beaucoup d'hommes se manifestent en pensant avoir le profil idéal, bien que ce ne soit pas toujours le cas.Pour promouvoir une femme, il faut généralement faire la démarche d'aller vers elle, et la convaincre qu'elle est compétente.Assurer la mixité passe donc aussi par de bonnes pratiques de management,comme le fait de s'assurer que les critères demandés pour les postes à pourvoir sont équitables et ouverts à des profils divers. C'est-à-dire qu'il ne faut pas valoriser uniquement les codes traditionnellement masculins, comme le fait d'être capable de taper du poing sur la table. Amener une équipe vers son objectif sans conflits, par exemple, est aussi une compétence importante. Cela servira donc les femmes, mais aussi les hommes plus introvertis.

Valoriser les différences est une source d'idées et de créativité.

Mesures. Que dire aux personnes qui n'admettent pas les difficultés spécifiques que rencontrent les femmes? Isabelle Valentin Bianco. J'ai eu la

Son parcours

Après son diplôme de l'École centrale de Marseille en 1989, Isabelle Valentin Bianco se lance dans un doctorat de mécanique des solides. Entre 1994 et 2012, elle occupe de nombreux postes chez Autoliv, qui la conduisent à travailler à l'étranger plusieurs années et à endosser des responsabilités au niveau européen. Elle poursuit sa carrière chez Faurecia pendant 4 ans, avant de rejoindre Plastic Omnium en 2017, où elle dirige l'équipe européenne de développement dédiée aux carburants et aux systèmes de dépollution. Elle est aussi co-déléguée régionale en Picardie de l'association Elles bougent et membre de Femmes Ingénieurs.

chance d'avoir un mentor très équitable, qui voyait l'avantage de la mixité. J'ai donc moi-même mis longtemps à voir les différences. Beaucoup d'hommes ne connaissant pas ces difficultés pensent qu'il suffit d'être bon dans son travail pour obtenir des promotions. En réalité, ce n'est pas le cas, et certains ne veulent pas le voir, y compris parfois des femmes qui en ont bavé pour arriver à leur position. Dans ce cas, il est utile de mettre des chiffres sur la table, montrer le peu de femmes à des postes impor-tants, et le fait que l'on pense rarement à elles lorsqu'il s'agit de monter les échelons. Cela signifie-t-il qu'elles sont toutes incompétentes? Bien sûr que non. Lorsque l'on commence à prendre conscience de cela et à y réfléchir, c'est déjà un grand pas.

Mesures.Vous avez beaucoup travaillé à l'international. Avez-vous observé des différences de culture sur ce sujet? Isabelle Valentin Bianco. Oui, chaque pays est différent. En Allemagne, il existe une pression sociale très importante vis-à-vis des femmes qui travaillent tout en ayant des enfants. On les appelle «mères corbeaux», et elles sont soupçonnées de négliger leurs enfants au profit de leur carrière. L'absence de systèmes de garde facile pour les enfants âgés de moins de 6 ans les incite le plus souvent à rester chez elles. Dans les pays scandinaves, le congé parental dure un an et peut être réparti entre le père et la mère. Un homme qui n'en prend pas une part suffisante risque d'être mal vu, y compris dans le milieu de l'entreprise. Quant aux États-Unis, ils ont fait avancer la parité grâce à un système de quotas. En France, nous y sommes moins favorables, donc l'évolution est plus lente. Quoi qu'il en soit, même dans les pays les plus égalitaires, les femmes restent sous-représentées dans les postes importants.