«Une femme ne devrait pas plus avoir à faire ses preuves qu'un homme»

Le 09/07/2019 à 14:00  
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Mesures.Quelles difficultés avez-vous rencontrées en tant que femme dans un milieu très masculin?

Nous subissons l'influence d'une culture vieille de plus de 2 000 ans. ” Magali Anderson, vice-présidente Santé Sécurité de LafargeHolcim

Magali Anderson. Dès le début, j'ai dû forcer pour obtenir ma place dans l'industrie pétrolière. Il n'y avait pas de femmes dans ces métiers. Il m'a donc fallu défricher le terrain, et prouver que j'étais compétente. Outre les problèmes pratiques, comme l'absence de chambres ou de salles de bain pour femmes sur les plateformes, il existe comme partout un sexisme ordinaire. Dans ce milieu, il s'exprime de façon très frontale: on me demandait ce que je faisais là. Mais cela peut être vu comme un avantage, car il est ainsi possible de se défendre plus directement que dans beaucoup de milieux où le sexisme est plus policé.

Mesures. Ces conditions imposent-elles aux femmes d'avoir un fort caractère pour réussir?

MagaliAnderson. Cela m'a aidé à tenir, mais ça ne devrait pas être nécessaire. Adopter des comportements traditionnellement considérés comme masculins peut aider à s'intégrer, mais cela réduit la diversité des profils au sein des équipes. Beaucoup pensent qu'en tant que femme, il faut être plus forte pour tenir dans un milieu comme celui-là. Il est vrai que c'est difficile et qu'il faut travailler énormément, mais une femme ne devrait pas avoir à faire ses preuves plus qu'un homme. Les femmes sont souvent moins sûres d'elles, ce qui s'explique par l'influence d'une culture vieille de plus de 2 000 ans. Il faut donc se dire que, si un poste nous est confié, ça n'est pas pour nous faire plaisir, mais parce que l'on a été considérée comme la meil-leure personne pour l'occuper.

Mesures. Les hommes sont-ils assez sensibilisés à ces questions?

Magali Anderson. La grande majorité d'entre eux n'ont pas du tout conscience des difficultés et des biais que doivent affronter les femmes. Même lorsqu'ils sont sensibilisés à la question, ils n'imaginent pas l'ampleur du problème. Par conséquent, il faut souvent faire face à un déni. Certains s'imaginent que les problèmes sont réglés, alors qu'ils sont toujours d'actualité. Pour associer les hommes à ces questions, il faut donc parler de ce que ressentent les femmes. Cela permet d'ouvrir les yeux. De plus, nous avons tous des biais inconscients liés au genre des personnes, mais aussi à leur origine ou à leur classe sociale. Reconnaître que l'on est soumis à ces biais est nécessaire si l'on veut agir dessus.

Mesures.En pratique,comment peut-on favoriser la mixité?

Magali Anderson. Il y a beaucoup à faire au niveau du recrutement. Par l'intermédiaire de mon site internet, je reçois beaucoup de témoignages de femmes qui se freinent elles-mêmes et hésitent à se porter candidates pour des promotions. Il faut donc penser aux «talentueuses silencieuses», que l'on ne connaît pas car elles ne se font pas remarquer. Lorsque je dois recruter quelqu'un, je refuse donc d'étudier les candidatures s'il n'y a pas au moins une femme dans la liste. Il faut aussi rendre les femmes visibles, sur les photographies de l'entreprise ou à l'occasion des forums de recrutement.

Mesures. En 30 ans de carrière dans l'industrie, quelle évolution de la place des femmes avez-vous observée?

Magali Anderson. Les choses ont évolué dans le bon sens. Pour le métier avec lequel j'ai commencé, Schlumberger emploie aujourd'hui 30% de femmes. J'observe également que les revendications initialement portées par les femmes sont par la suite reprises par les hommes, comme le fait d'obtenir du temps pour s'impliquer dans l'éducation des enfants. Malgré tout, les choses n'évoluent pas assez vite: on compte encore trop peu de femmes p-dg, ou membres des comités exécutifs des entreprises. Il y a aussi des problèmes qui concernent les ouvrières: le combat pour la place des femmes se joue à tous les niveaux. En Europe, nous manquons par exemple de camionneurs,un milieu qui compte moins de 5% de femmes. Or, si l'on n'imagine pas que des femmes peuvent faire ce métier, on ne fait rien pour les attirer. Elles se diront donc que ça n'est pas pour elles, et n'iront pas vers ce secteur. C'est dom-mage, car cela ouvrirait tout un pan d'options aux femmes non diplômées, à qui s'offrent aujourd'hui peu de choix professionnels.

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